11
Ce soir-là, Bosch arriva chez lui à huit heures, avec dans les mains un sac de plats à emporter de l'In-N-Out de Cahuenga.
- Harry, je suis rentré ! lança-t-il en se battant avec sa clé, son sac et sa mallette.
Il se sourit à lui-même et gagna directement la cuisine. Il posa sa mallette sur le plan de travail, prit une canette de bière au frigo et passa sur la terrasse. Chemin faisant, il alluma le lecteur de CD et laissa ouverte la porte coulissante de façon que la musique puisse se mélanger aux bruits de la 101 en bas dans le col.
Orientée nord-est, la terrasse offrait une vue panoramique qui s'étendait d'Universal City et Burbank jusqu'aux montagnes de San Gabriel. Il mangea ses deux hamburgers en les tenant au-dessus du sac ouvert pour que les coulures puissent y tomber et regarda le soleil qui mourait changer les couleurs au flanc des montagnes. Il écouta le morceau Seven Steps to Heaven dans l'album Dear Miles de Ron Carter. À ses yeux, Carter était un des contrebassistes les plus importants des cinquante dernières années. Il avait joué avec tout le monde et Bosch se demandait souvent quelles histoires il aurait pu raconter sur les sets et sur les musiciens qu'il connaissait et avec lesquels il s'était produit. Que ce soit dans ses propres enregistrements ou dans ceux des autres, il se détachait toujours du lot. Pour Bosch, cela venait de ce que, contrebassiste, il ne pouvait jamais vraiment être autre chose qu'un comparse. C'était toujours lui le pivot. C'était toujours lui qui donnait l'élan, même si ce n'était qu'en arrière-plan de Miles Davis à la trompette.
Et l'air qui passait avait un élan indéniable. Aussi fort que dans une course-poursuite. Bosch songea à sa propre course-poursuite et aux avancées qu'il avait faites dans la journée. Il en était satisfait, mais mal à l'aise de constater qu'il avait poussé l'affaire à un point où il devait s'en remettre à autrui. Il allait devoir attendre que d'autres que lui identifient le collecteur de fonds de la triade. Il allait devoir attendre que d'autres que lui décident ou non de se servir de sa douille pour tester la nouvelle technologie de relevé d'empreintes. Il allait devoir attendre qu'on l'appelle.
Il ne se sentait pas à son aise dans une affaire où c'était lui qui faisait avancer les choses et ouvrait des pistes que d'autres devaient suivre. Il n'avait rien d'un comparse. L'élan, c'était lui qui devait le donner. En l'occurrence, cet élan, il l'avait poussé au maximum. Il commença à réfléchir aux décisions qu'il allait devoir prendre et s'aperçut qu'il n'avait guère le choix. Il pouvait passer dans toutes les entreprises possédées par des Chinois de South L.A. avec la photo du collecteur de fonds, bien sûr. Mais il savait bien que cela avait toutes les chances d'être vain. Le fossé culturel était énorme. Personne n'allait de son propre chef donner à la police l'identité d'un membre d'une triade.
Cela dit, il était prêt à emprunter ce chemin si aucune autre piste ne se faisait jour. Cela aurait au moins l'avantage de l'occuper. Et l'élan, c'est l'élan, qu'on le trouve dans la musique, dans la rue ou dans les battements de son cœur.
La lumière commençait à disparaître dans le ciel lorsqu'il glissa la main dans sa poche et en sortit la pochette d'allumettes qu'il portait toujours sur lui. Il l'ouvrit et regarda la devise. Il l'avait prise au sérieux dès qu'il l'avait découverte. Il se voyait en homme qui a effectivement trouvé refuge en lui-même. Au fil du temps, en tout cas.
Il mâchonnait sa dernière bouchée de hamburger lorsque son portable sonna. Il l'ouvrit et regarda l'écran. Le numéro était masqué, mais il décrocha quand même.
- Bosch, dit-il.
- Harry, c'est moi, David Chu. On dirait que vous êtes en train de manger. Où êtes-vous ?
L'excitation tendait sa voix.
- Je suis chez moi. Et vous ? -À Monterey Park. On le tient !
Bosch marqua une pause. Situé à l'est du comté, Monterey Park était un endroit aux trois quarts peuplé de Chinois. À un quart d'heure du centre de Los Angeles, on se serait cru dans une ville étrangère où la culture et la langue sont impénétrables.
- Qui est-ce que vous tenez ? demanda-t-il enfin. -Notre type. Le suspect.
- Quoi ? Vous voulez dire que vous l'avez identifié ?
- Plus que ça. On le tient. On est en train de le surveiller en ce moment même.
Il y avait dans ce que Chu venait de lui dire plusieurs choses qui l'agacèrent aussitôt.
- Et d'un, qui c'est, ce « on » ?
- Je suis avec les flics de la police de Monterey Park. Ils ont identifié le type sur l'enregistrement vidéo et m'ont conduit droit à lui.
Bosch sentit son sang lui battre dans les tempes. Il ne faisait aucun doute que si elle était légale, l'identification d'un collecteur de fonds des triades était une belle avancée dans l'enquête. Mais tout ce qu'il entendait en dehors de ça ne l'était pas. Amener les flics d'une autre ville dans l'affaire et traquer le suspect pouvait conduire à de grosses erreurs et pareille décision n'aurait jamais dû être envisagée sans l'approbation de celui qui dirigeait l'enquête. Cela étant, Bosch savait qu'il ne pouvait pas se lâcher contre Chu. Il devait rester calme et faire de son mieux pour contrôler une situation épineuse.
- Ecoutez-moi bien, inspecteur Chu, dit-il. Avez-vous le contact avec le suspect ?
- Le contact ? Non, pas encore. On attendait le bon moment. Il n'est pas seul.
Dieu soit loué, songea Bosch, mais il garda ça pour lui.
- Le suspect vous a-t-il vus ?
-Non, Harry, on est de l'autre côté de la rue. Bosch souffla un peu et commença à se dire que la situation était peut-être récupérable.
- Bon, dit-il, je veux que vous restiez où vous êtes et que vous me disiez ce que vous avez et où on en est. Comment se fait-il que vous soyez à Monterey Park ?
-L'AGU a de solides relations avec l'Antigang de Monterey Park. Ce soir, après le boulot, j'ai pris la photo de notre gars pour voir si quelqu'un le reconnaîtrait. J'ai eu une identification au troisième type à qui je l'ai montrée.
- Le troisième, répéta Bosch. Et c'est qui ?
- L'inspecteur Tao. Je bosse avec lui et je suis son coéquipier sur ce coup-là.
- Bien, donnez-moi le nom que vous avez. -Bo-jing Chang.
Chu le lui épela.
- Ce qui fait que son patronyme, c'est Chang ? demanda Bosch. -Voilà. Et d'après nos renseignements il appartient au Yung
Kim... le Couteau de la bravoure.
- D'accord. Quoi d'autre ?
- C'est tout pour le moment. Du menu fretin, ce mec. Tous ces types ont de vrais boulots. Lui travaille chez un vendeur de voitures d'occasion, ici, à Monterey Park. Il est arrivé en 1995 et a la double nationalité. Pas d'arrestations au casier... du moins de ce côté-ci du Pacifique.
- Et vous le voyez en ce moment même.
- Je suis en train de le regarder jouer aux cartes. Le Couteau de la bravoure centre l'essentiel de ses activités sur Monterey Park. Et il y a un club où ses membres aiment se retrouver en fin de journée. C'est Tao et Herrera qui m'y ont amené.
Bosch se dit que Herrera devait être le coéquipier de Tao.
- Vous m'avez bien dit que vous vous trouviez de l'autre côté de la rue ?
- Oui. Le club est à l'intérieur d'un mini-centre commercial. On est de l'autre côté de la rue et on les voit jouer aux cartes. On distingue très bien Chang avec les jumelles.
- Bon, écoutez. J'arrive. Je veux que vous reculiez jusqu'à ce que j'arrive. Vous reculez d'au moins une rue.
Il y eut un long silence avant que Chu ne réponde.
- Pas besoin de reculer, Harry. Si on perd sa trace, il pourrait s'enfuir.
- Écoutez, inspecteur, j'ai besoin que vous vous mettiez en retrait. S'il s'enfuit, ce sera de ma faute, pas de la vôtre. Je ne veux pas qu'il repère une présence policière.
- On est de l'autre côté de la rue, Bosch ! protesta Chu. Et c'est une quatre-voies !
- Chu, vous n'écoutez pas ce que je vous dis. Si vous pouvez le voir, lui aussi peut vous voir. Re-cu-lez, bordel ! Je veux que vous reculiez d'au moins une rue et que vous m'attendiez. J'arrive d'ici une demi-heure.
- Ça va être gênant, dit Chu presque en chuchotant. - Je m'en fous. Si vous aviez procédé comme il faut, vous m'auriez appelé dès l'identification de ce type. Au lieu de ça, vous être en train de me piquer mon affaire au lasso et je vais vous en empêcher avant que vous ne foutiez tout en l'air.
- Vous vous trompez, Harry. Je vous ai téléphoné.
- Oui, bon, j'apprécie. Et maintenant vous reculez. Je vous sonne dès que je suis dans les parages. Comment s'appelle cet endroit ?
Chu marqua une pause, puis répondit d'une voix maussade : - C'est le Club 88. Dans Garvey Avenue, à environ quatre rues l'ouest de Garfield. Vous prenez la 10 jusqu'à...
- Je sais comment y aller. Je démarre.
Il referma son portable pour mettre fin à toute discussion et dispute. Chu avait été averti. S'il ne reculait pas ou ne contrôlait pas les deux flics de Monterey Park, Bosch lui collerait une plainte aux fesses.